canari cap corse

LA CORSE ET L'ART LYRIQUE

José Luccioni
José Luccioni
(Photo Erlanger De Rosen)

Les rapports de l’île avec l’opéra ne se limitent pas aux « Trois grands ténors » -Vezzani, Micheletti, Luccioni - car, déjà au XIXè siècle, Bastia (qui fut, en 1858, la première ville française après Paris à représenter Rigoletto, fût-ce dans la version expurgée par la censure, sous le titre de Viscardello !) avec ses deux théâtres, l’un en bois aujourd'hui disparu, puis l’Opéra, conçu en 1877 sur le modèle de la Scala de Milan, était une étape facile pour les troupes venues de la péninsule, et guère dédaignée des plus illustres chanteurs puisque la Patti y parut, comme plus tard Riccardo Stracciari et bien d’autres, qui formèrent sans doute le goût des auditeurs et les rendirent exigeants même envers leurs propres enfants ; aujourd'hui encore, si, à Ajaccio comme à Bastia, de véritables saisons lyriques permanentes demeurent problématiques, les ensembles vocaux traditionnels, souvent de renom international, conservent jalousement en leur sein plus d’un artiste pouvant prétendre à la carrière de chanteur d’opéra.

Et, comment l’oublier, c’est par la chanson que la voix de la Corse a pénétré bien des foyers du continent, qu’il s’agisse de Tino -et de ses disques d’opéra- ou de son juste rival trop oublié, Bruno Clair, et des pionniers d’autres expressions comme le furent entre autres Regina et Bruno, Charles Rocchi, Antoine Ciosi et le fameux groupe A Cirnea.

Cesar Vezzani
César Vezzani


Mais avant même l'immortel « César », Agnès Borgo (1879-1958), originaire de Bianconi qui, à l’Opéra de Paris, défendit, entre autres partitions redoutables, Aida, Salammbô ou Les Huguenots et fut ailleurs Tosca avec Toscanini reste encore davantage en notre mémoire pour avoir formé son élève devenu son époux, César Vezzani (1888-1951), l’illustre et fidèle Bastiais à la voix d’or pur, parti jeune à la conquête de Paris, et dont il serait injurieux de rappeler l’immense carrière, essentiellement francophone mais qui couvrit les répertoires les plus inimaginablement divers, des emplois de ténor léger aux plus lourds rôles wagnériens, Sigurd devant l’éternel et dont, aujourd'hui, l’Amérique, par étapes, nous restitue pieusement l’immense legs sonore étendu sur une carrière de plus de quarante ans.

Son secret : avoir du cœur -il en eut pour dix- et savoir chanter ; et savoir, comme très peu d’autres, « dire », ce qui fut aussi l’apanage de son cadet, Gaston Micheletti (1892-1959); natif de Tavaco, au nord d’Ajaccio, dont la voix incisive sut aussi se plier aux très nombreuses chansons corses qu’il nous laisse au disque, où il fut aussi le partenaire de l’immense Carmen de Conchita Supervia, celle qui eut encore pour autre Don José, à Londres pour les fêtes du jubilée de George V, un autre Bastiais fameux, José Luccioni (1903-1978), héritant d’eux cette même diction qui fit de ces trois Corses des modèles sans cesse encore proposés aux jeunes -est-ce parce que le français n’était pas vraiment leur langue natale qu’ils l’apprirent et la servirent si bien ?- mais aussi le dernier héros d’un répertoire qui allait disparaître avec lui, alliant par la richesse de son timbre tendresse et vaillance, acteur inné et le dernier grand Othello de l’histoire, « José », le héros de notre jeunesse puis notre ami, dont nous eûmes la joie d’écrire par deux fois la biographie.

Et malgré le rayonnement de ces trois étoiles, heureusement perpétué par le disque, comment oublier au firmament de l’art lyrique corse, sinon du firmament lyrique absolu, bien d’autres talents, au premier plan desquels la soprano Martha Angelici (1907-1973), native de Cargèse, autre voix de rêve à la diction exemplaire, grande mozartienne au style parfait, mais aussi Mireille et Mimi et la créatrice d’opéras d’Henri Tomasi -nous y reviendrons- ou Micaëla à Milan, sous la baguette de Karajan ; elle avait épousé François Agostini, venu d’Oletta, qui avait entendu Caruso, nous confia-t-il, et qui, entre autres nombreuses responsabilités officielles, fut directeur de l’Opéra-comique, à Paris, où il eut la coquetterie de vouloir « monter » des Carmen corses, réunissant à José Luccioni et à son épouse, Isabelle Andreani, que nous retrouverons dans le jury du concours, et l’Escamillo de José Fagianelli –un nom familier aux Bastiais !- qui sera plus tard Valentin à l’Opéra de Paris et Méphisto ailleurs, ou celui, fameux, de Julien Giovanetti, fauché trop jeune (1914-1966) qui rayonna en France et à l’étranger et fut un remarquable mozartien (il avait été l’âme de notre trop éphémère maison de disques, Mondiophonie, auprès des Bacquier, Vanzo ou Suzanne Sarroca, une firme dont nous eûmes la joie d’être responsable artistique); et, si les circonstances l’avaient permis, il leur eût adjoint le Morales du regretté Antoine Griffoni (1925-1980), de Vico, une autre diction fameuse, qui savait faire du Schaunard de La Bohème un grand premier rôle. Enfin, aurait pu s’y joindre, la regrettée Colomba Mazzoni qui fut Butterfly à Paris et vint chanter Tosca à Bastia et Ajaccio en 1963 avec, avouons le, l’orchestre que nous avions pu réunir, capable de s’infiltrer dans les murs du cinéma Le Paris de Bastia ou ceux de L’Empire à Ajaccio !

Gaston Micheletti
Gaston Micheletti

Toutefois, avant de nous pencher sur les personnalités qui siègeront à la première édition du concours de Canari, n’oublions pas que, apparentés à l’art vocal par d’autres liens, d’autres grands Corses en ont marqué de leur empreinte les divers chemins, au premier plan desquels le Bastiais Félix Quilici, longtemps l’alto solo de l’orchestre national de France, mais ici l’infatigable chercheur de la plus ancienne tradition polyphonique, dont l’enregistrement de la Messa corsa in Rusiu -là où n’arrivaient ni télévision ni autocars !- fit date,un disque toujours réédité et recommandé; à ses côtés, toujours de Bastia, les frères Marietti, dont les éditions Max Eschig rayonnèrent en France et à l’étranger, et ayant généreusement épaulé la carrière naissante de Luccioni : nous devons à Philippe Marietti, qui s’illustra encore comme l’adaptateur de la version française du Pays du sourire de Lehar, de savoureuses anecdotes sur le jeune José, relatées dans notre ouvrage sur le grand ténor ; enfin, naturellement, le compositeur Henri Tomasi (1901-1978) qui collabora avec Vincent Scotto à la partition du film Colomba, joué et chanté par José Luccioni, Tomasi qui eut deux fois pour créatrice de ses opéras Martha Angelici (Don Juan de Mañara, à la radio et, à la scène, L’Atlantide, cet opéra que chanta plus tard Jacques Luccioni, le fils de José) et qui, dans son opéra Sampiero Corso, confia à Julien Giovanetti le rôle… du Génois Ombrone ! Pour l’anecdote, signalons qu’un autre opéra inspiré de la Colomba de Mérimée, celui d’Henri Busser, eut encore pour interprètes deux Corses, successivement José Luccioni, et Georges Liccioni que nous retrouverons au jury du concours. Et n’ayons garde d’omettre, parmi tant de noms à qui dût l’art lyrique en Corse l’ancien maire de Bastia Jean Zuccarelli et le si regretté René Subissi, qui en ressuscitèrent l’Opéra et y promurent des saisons de très haut rang.

Enfin, si Georges Liccioni, originaire de Canari, marqua une transition avec la plus jeune génération, celle ci s’était déjà maintenue à travers tant d’autres chanteurs, depuis Jean Vizzavona, qui parut à l’Opéra-comique à Paris dès 1946, mais qui, nous confia-t-il un jour, préféra y renoncer lorsqu’il y eut côtoyé Luccioni, puis Bernard Muracciole, Pierre Brunini ou Tibère Raffali, déjà professeur, mais sur le continent, et tant d’autres que nous ne pouvons tous citer ici, jusqu’aux derniers venus aux feux de la rampe comme le baryton Jean Vendassi ou la soprano Michèle Cannicioni, déjà dans les bonnes grâces de l’Opéra de Paris, et auxquels il faudrait ajouter tant d’instrumentistes ou de chefs d’orchestre passionnés de chant dont, dernier en date, Jean-Christophe Spinosi, toujours à l’affût d’un opéra de Vivaldi ou d’autres maîtres anciens à redécouvrir.

Agnes Borgo
Agnès Borgo

Et, nous penchant enfin sur le jury de ce premier grand concours de chant lyrique, il nous semble presque superflu de rappeler le rayonnement mondial de Gabriel Bacquier, qui eut Béziers pour berceau, mais prit son envol jusque New York, en passant par Aix en Provence qui fit de lui un Don Giovanni charmeur et démoniaque, vite entré dans la légende, ou par Paris où il aurait pu, lui aussi, laisser sa voix à un Conservatoire dont il n’avait guère besoin tant il possédait d’instinct l’art de la diction, de la nuance, de la scène, autant de dons qui en firent aussi bien un venimeux Scarpia que le plus subtil interprète de la mélodie française, un genre encore éminemment défendu par son épouse Michèle Command, interprète des difficiles œuvres d’Olivier Messiaen, mais par ailleurs Louise ou Mireille sur les grandes scènes françaises.

De son côté, le chef d’orchestre Reynald Giovaninetti, dont le grand père, Guitton, était pourtant un Bastiais de vieille souche et de vieille culture, vit sa carrière prendre son essor dès son prix au concours international de Besançon en 1959, avant de devenir en outre directeur de théâtres, à Mulhouse -où il créa, d’Henri Tomasi, Ulysse ou le beau périple et assura la première scénique française de Don Juan de Mañara !- puis à Marseille, y réalisant des mises en scène, et dirigeant dans le monde entier, de Munich à San Francisco, mais le plus souvent réclamé par les théâtres d’Italie, dans le répertoire italien comme français. Corse toujours, Isabelle Andreani, née à Solenzara qui ne fut pas seulement Carmen, mais défendit à Paris et à l’étranger Mozart, Weber, Gounod, Wagner ou Poulenc, et même la grande chanson française ; et, corse toujours, donc, le ténor Georges Liccioni, en selle depuis 1959, autre détenteur de la plus parfaite diction française et parfois nommé « le successeur de Thill », bientôt acclamé à Paris, mais encore de Vienne à Buenos Aires, incarnant plus de trois cent fois Des Grieux mais capable de jongler avec un vaste échantillon de rôles, du Vincent de Mireille à Sigurd et Otello ; ami de la Corse, Pierre Médecin, infatigable défenseur d’un art lyrique bu au biberon, directeur d’opéras de Nice à Paris, où il fut, dès 1994, le dernier à savoir conserver à l’Opéra-Comique son prestige d’antan, et y défendre un vrai répertoire avant le naufrage de cette deuxième scène lyrique française. Quant à l’auteur de ces lignes, son père, Corse, l’initia, encore enfant, aux belles voix corses -il avait été, à Bastia, le voisin d’un Vezzani, encore enfant mais chantant jour et nuit- et plus qu’auteur d’innombrables pages sur le chant et l’art lyrique (le Guide de l’opéra fut couronné par l’Académie des beaux arts) ou membre des jurys de chant en Italie depuis trente ans, il s’honore surtout d’avoir connu, parfois de très près, ses grands compatriotes cités plus haut, sauf sans doute César Vezzani : mais, à défaut, son meilleur titre de gloire insulaire reste pourtant d’avoir été invité par la municipalité de Bastia à célébrer le centenaire de sa naissance en août 1988…

Roland Mancini