Enfin, si Georges Liccioni, originaire
de Canari, marqua une transition avec la plus jeune génération,
celle ci s’était déjà maintenue à
travers tant d’autres chanteurs, depuis Jean Vizzavona,
qui parut à l’Opéra-comique à Paris
dès 1946, mais qui, nous confia-t-il un jour, préféra
y renoncer lorsqu’il y eut côtoyé Luccioni,
puis Bernard Muracciole, Pierre Brunini ou Tibère Raffali,
déjà professeur, mais sur le continent, et tant
d’autres que nous ne pouvons tous citer ici, jusqu’aux
derniers venus aux feux de la rampe comme le baryton Jean Vendassi
ou la soprano Michèle Cannicioni, déjà
dans les bonnes grâces de l’Opéra de Paris,
et auxquels il faudrait ajouter tant d’instrumentistes
ou de chefs d’orchestre passionnés de chant dont,
dernier en date, Jean-Christophe Spinosi, toujours à
l’affût d’un opéra de Vivaldi ou d’autres
maîtres anciens à redécouvrir.
Et, nous penchant enfin sur le jury de ce premier grand concours
de chant lyrique, il nous semble presque superflu de rappeler
le rayonnement mondial de Gabriel Bacquier, qui eut Béziers
pour berceau, mais prit son envol jusque New York, en passant
par Aix en Provence qui fit de lui un Don Giovanni charmeur
et démoniaque, vite entré dans la légende,
ou par Paris où il aurait pu, lui aussi, laisser sa voix
à un Conservatoire dont il n’avait guère
besoin tant il possédait d’instinct l’art
de la diction, de la nuance, de la scène, autant de dons
qui en firent aussi bien un venimeux Scarpia que le plus subtil
interprète de la mélodie française, un
genre encore éminemment défendu par son épouse
Michèle Command, interprète des difficiles œuvres
d’Olivier Messiaen, mais par ailleurs Louise ou Mireille
sur les grandes scènes françaises.
De son côté,
le chef d’orchestre Reynald Giovaninetti, dont le grand
père, Guitton, était pourtant un Bastiais de vieille
souche et de vieille culture, vit sa carrière prendre
son essor dès son prix au concours international de Besançon
en 1959, avant de devenir en outre directeur de théâtres,
à Mulhouse -où il créa, d’Henri Tomasi,
Ulysse ou le beau périple et assura la première
scénique française de Don Juan de Mañara
!- puis à Marseille, y réalisant des mises en
scène, et dirigeant dans le monde entier, de Munich à
San Francisco, mais le plus souvent réclamé par
les théâtres d’Italie, dans le répertoire
italien comme français. Corse toujours, Isabelle Andreani,
née à Solenzara qui ne fut pas seulement Carmen,
mais défendit à Paris et à l’étranger
Mozart, Weber, Gounod, Wagner ou Poulenc, et même la grande
chanson française ; et, corse toujours, donc, le ténor
Georges Liccioni, en selle depuis 1959, autre détenteur
de la plus parfaite diction française et parfois nommé
« le successeur de Thill », bientôt acclamé
à Paris, mais encore de Vienne à Buenos Aires,
incarnant plus de trois cent fois Des Grieux mais capable de
jongler avec un vaste échantillon de rôles, du
Vincent de Mireille à Sigurd et Otello ; ami de la Corse,
Pierre Médecin, infatigable défenseur d’un
art lyrique bu au biberon, directeur d’opéras de
Nice à Paris, où il fut, dès 1994, le dernier
à savoir conserver à l’Opéra-Comique
son prestige d’antan, et y défendre un vrai répertoire
avant le naufrage de cette deuxième scène lyrique
française. Quant à l’auteur de ces lignes,
son père, Corse, l’initia, encore enfant, aux belles
voix corses -il avait été, à Bastia, le
voisin d’un Vezzani, encore enfant mais chantant jour
et nuit- et plus qu’auteur d’innombrables pages
sur le chant et l’art lyrique (le Guide de l’opéra
fut couronné par l’Académie des beaux arts)
ou membre des jurys de chant en Italie depuis trente ans, il
s’honore surtout d’avoir connu, parfois de très
près, ses grands compatriotes cités plus haut,
sauf sans doute César Vezzani : mais, à défaut,
son meilleur titre de gloire insulaire reste pourtant d’avoir
été invité par la municipalité de
Bastia à célébrer le centenaire de sa naissance
en août 1988…